L'Arcadie Classique, l'idéal arcadien
et le sens du "Et in Arcadia Ego"


" Arcadie " : une région de la Grèce antique dans le Péloponnèse central. Ses habitants, presque complètement isolés du reste du monde, menaient une vie simple et pastorale. Toute région offrant de la simplicité rurale et du contentement. Le terme Arcadie est employé pour se référer à un lieu fantastique et paradisiaque.

Source: A Glossary of Definitions, Terms, Names, Contexts and Allusions in Tom Stoppard's Arcadia, Act I, Scene 1

 

poussinorig.jpg (76212 bytes)

" Les bergers d'Arcadie " ou " ET IN ARCADIA EGO ", Nicolas Poussin

Pour agrandir le tableau



L'ARCADIE CLASSIQUE

Theacute (;)L'Arcadie est une région particulièrement montagneuse de la Grèce, pleine de vallées entourées de hautes montagnes et, par conséquent, d'accès difficile. Depuis l'Antiquité, ses habitants étaient surtout des bergers de moutons et de chèvres, un peuple rural et rude, qui vivait en toute simplicité et sans soucis dans l'euphorie naturelle des vallées et des montagnes. Très vite leur civilisation terrienne fut associée à leurs chansons traditionnelles et au jeu de la flûte, habitude que les Arcadiens acquirent en faisant paître les troupeaux. Le dieu local Pan est celui qui, d'après la mythologie, découvrit la flûte qui porte son nom, constituée de sept roseaux de longueurs différentes, liés entre eux avec de la cire et de la ficelle.

La musique simple, émotionnelle et accessible, que Pan et les bergers arcadiens inventèrent, connut vite une grande renommée dans tout le monde grec. Ainsi cette musique bucolique (pastorale) commença à inspirer des poètes importants de l'époque. Ils écrivaient des vers où des bergers échangeaient des chansons dans un beau paysage calme et véritablement naturel, libre de toute pernicieuse intervention extérieure. Ce paysage renvoyait à une " Arcadie " terrestre, synonyme d'un lieu paradisiaque où l'homme pouvait trouver la sérénité, la simplicité et le bonheur.

Au 3ème siècle avant J.C. le poète sicilien Théocrite (310-250 av JC) qui vécut dans l’île de Kos et en Egypte à l’époque de Ptolémée II, créa un nouveau genre littéraire, la " poésie bucolique ". Théocrite est le dernier poète à avoir utilisé le dialecte dorien. Dans ses poèmes nommés " Idylles ", des bergers sentimentaux échangeaient des vers. Ces bergers idéaux racontaient leurs aventures d'amour et chantaient leur poésie chérie aussi bien que les chanteurs qu'ils admiraient.

« L'hippomane est une plante arcadienne. Par les montagnes, elle rend furieuses les cavales rapides et les pouliches. Puissé-je voir Delphis, furieux aussi, entrer dans cette maison, au sortir de la grasse palestre ! Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure. »
(Idylle 2, la Magicienne, vers 48-52 ; traduction Leconte de Lisle)

Trois siècles plus tard, Virgile (70 - 19 avant J.C.), le très grand poète romain, inspiré par les " Idylles ", écrivit en latin dix chefs d'oeuvre poétiques de la poésie bucolique, connus sous le nom d'" Eglogues " ou " Bucoliques " (" Bucolics "). Contrairement à Théocrite, qui avait placé ses bergers en Sicile, Virgile les ramena en Arcadie, une Arcadie qui ressemblait pourtant fort à l'Italie du nord, où il était né. La première apparition du tombeau e Arcadie se trouve dans cet ouvrage (Eglogue V, 42-44) :

Et tumulumfacite, et tumulo superaddite carmen :
DAPHNIS EGO IN SILVIS HINC USQUE AD SIDERA NOTUS,
FORMOSI PECORIS CUSTOS FORMOSIOR IPSE.

Élevez aussi un tombeau, et sur ce tombeau vous graverez ces paroles:
« Je suis Daphnis, habitant des bois, connu d'ici-bas jusqu'aux astres ; gardien d'un beau troupeau, gardien plus bel encore. »

Les habitants de son " Arcadie " chantaient l'amour et la poésie, comme dans l’œuvre de Théocrite. Mais en même temps ils se référaient implicitement à la réalité politique de l'époque mouvementée de Virgile. En fait, beaucoup de spécialistes postérieurs soutiennent que les " Bucoliques " abondent de références à la politique et aux hommes politiques de l'époque, comme Jules César et Octave (l'empereur Auguste). Grâce à la perfection poétique de Virgile, les " Bucoliques " furent considérés comme des chefs d'oeuvre dans la civilisation européenne pendant tous les siècles qui ont suivi. Elles sont devenues particulièrement populaires, constituant même des modèles à imiter pendant la période de la Renaissance du 14ème au 16ème siècle en Italie, Espagne, France et Angleterre. C'était une période où la tendance poétique de la " Poésie Pastorale " connut un grand retentissement parmi les hommes de lettres et les personnes cultivées.

Parallèlement à la tendance littéraire, dont la poésie bucolique fut l'expression, un important mouvement fleurit dans le domaine de la peinture : les tableaux et les dessins représentaient des bergers dans un paysage bucolique et idyllique sur fond de forêts et de collines. Plus précisément, au 17ème siècle, le peintre français Nicolas Poussin (1594 -1665) inspiré par ce mouvement artistique a peint l' un de ses meilleurs tableaux, " Les bergers de l'Arcadie " ou " ET IN ARCADIA EGO " (1647). Ce tableau à la tonalité méditative et mélancolique représente trois bergers arcadiens vêtus à l'antique autour d'un tombeau sur le fond d'un beau paysage. L'un d'eux, agenouillé, lit l'inscription latine tracée sur le tombeau : " Et in Arcadia Ego ", qui traduite mot à mot voudrait dire " Et moi en Arcadie " s'associant à l'allégorie générale de l'oeuvre. Le deuxième berger semble discuter de l'inscription avec une très belle jeune femme qui est à côté de lui. Le troisième berger reste à côté, pensif. L'inscription peut donner lieu à deux interprétations différentes : soit " Même en Arcadie,  moi, la Mort, j'existe ", soit " Moi aussi (l'homme dans le tombeau), j'ai vécu en Arcadie ".

Basé sur cette ambiguïté interprétative, le tableau de Poussin reflète une contemplation mélancolique de la mort signifiant que le bonheur sur terre est provisoire et fugace. Même quand on croit avoir découvert un endroit où règnent la paix et la joie, on doit toujours avoir en tête qu'il y aura une fin et que tout disparaîtra. La vanité du monde terrestre et des plaisirs passagers semble être le sens et le message principal aussi bien de l'inscription que du tableau entier, conformément à l’interprétation du premier biographe de Poussin, Giovannis Pietro Bellori : « Le tombeau , on peut le trouver même en Arcadie, et la mort survient au milieu du plaisir humain ».

Il faut aussi noter que cette phrase allégorique avait déjà été employée dans l'art. Elle était apparue pour la première fois dans un tableau de Giovanni Francesco Guercino (Guerchain), peint entre 1621 -1623. Ce tableau se caractérise également par la même tonalité allégorique.

Par la suite, de nombreux autres artistes devaient représenter dans leurs tableaux des paysages bucoliques avec des scènes qui rappellent les idées et la tonalité propres à l’Arcadie idéale. Les principaux sont Laurent de la Hyre (1606-1656), Peter Scheemakers (1691-1781), Francesco Zuccarelli (1702-1788), Richard Wilson ( 1714-1782), Sir Joshua Reynolds (1723-1792), Honoré Fragonard (1732-1806), Léon Vaudoyer (1803-1872), Aubrey Beardsley (1872-1898), George Wilhelm Kolbe (1877-1947) et Augustus John (1878-1961).

A la Renaissance, l’Arcadie idéale allait être célébrée dans une myriade d’œuvres en vers et en prose d’inspiration bucolique dont quelques-unes portaient le titre d’Arcadie. Initié par l’meto de Boccace (1342), ce courant est principalement représenté par les œuvres du Napolitain Jacopo Sannazaro (Arcadia, 1504) et de l’Anglais Sir Philip Sidney (Arcadia, 1580 et 1584). Dans ces œuvres , l’Arcadie est conçue comme une contrée idéale et imaginaire, délivrée des artifices de la civilisation. La première œuvre est une idylle populaire écrite en italien, avec des vers bucoliques mêlés à un récit en prose, qui narre l’amour inaccompli du héros Sincero pour une femme appelée Phyllis. Sincero se retire en Arcadie pour partager la vie pastorale des bergers. L’Arcadia de Sidney est une idylle pastorale écrite dans une prose pleine de lyrisme qui existe en deux éditions. La première fut écrite en 1577-1580 mais, entre 1580 et 1584, Sidney entreprit une refonte radicale de l’œuvre, ajoutant même un 3e livre. Après sa mort, cette édition parut sous le titre « The Contesse of Pemboke’s Arcadia » (1590). Dans les deux éditions prévaut le monde doré de l’Arcadie et les épreuves et exploits des princes Musidorus et Pyroclès qui combattent pour conquérir leurs aimées.

Dans le même courant littéraire se rangent aussi les œuvres populaires Diana, de Jorge Montemayor (1572) au Portugal, Galatée de Cervantès (1585) et « A la Arcadia » (1598) de Filix Lope de Vega Caprio en Espagne. En France, le genre national de la Pastourelle prédominait, tandis que, plus tard, l’idylle bucolique s’épanouit chez Rémi Belleau (Bergerie, 1572) et surtout chez Honoré d’Urfé, avec son idylle pastorale au style baroque, « L’Astrée ». Cette œuvre fut populaire et monumentale, avec ses 5 tomes, 60 livres, 5.399 pages et 40 histoires qui s’entremêlent autour de centaines de personnages (280) parmi lesquels des nymphes et des bergers idéalisés. Il s’agit d’une histoire d’amour entre un couple de bergers, Céladon –dont le nom s’apparente au fleuve Ladon- et Astrée, - présentée comme fille de Zeus et de Thémis-, écrite dans la tradition des Bucoliques de Virgile et qui se déroule dans la région du Forez en Gaule, principalement autour du château de la Bastie, au 5e siècle après J.C. L’œuvre fourmille de péripéties, de combats guerriers et amoureux, de dissertations, de méditations et de poèmes. Les messages principaux qu’elle délivre sont les valeurs humaines et les idéaux de justice, d’amour, de paix et de vénération de la nature.



VIRGILE, LES ARCADIENS ET L’ARCADIE ANTIQUE

L'Enéide est le chef d'oeuvre de Virgile. Elle évoque la mission historique et morale de Rome. Dans cet ouvrage, le poète relate l'épopée d'Enée qui voyagea après la chute de Troie jusqu'à atteindre, au terme de nombreuses péripéties, le Latium, où il trouva une nouvelle patrie. Là, il fonda Rome, devenant ainsi l'ancêtre de tous les Romains. Et l'Enéide fut l'épopée nationale des Romains. Elle devint surtout pour une très longue période (de l'Antiquité à l'époque baroque) une référence absolue pour la poésie d'un niveau élevé.

Dans l' Enéide, Virgile apporte une contribution importante à la connaissance des Arcadiens qui s' étaient établis en Italie. Il rapporte que les Arcadiens étaient le peuple pélagique de l' Arcadie du Péloponnèse qui, avec leur roi Evandre s' étaient installés dans la région aux alentours du Tibre, dans une cité qu' ils avaient appelée Pallantion du nom de leur ancêtre Pallas, roi d' Arcadie et aïeul d' Evandre. Ils avaient pour protecteur divin Héraklès, qu' ils fêtaient chaque année par des sacrifices et des banquets.

Les Arcadiens se trouvent en rapport d' hostilité avec les Latins, c' est pourquoi le fleuve Tibre conseille à Enée de rechercher leur alliance. Enée entre dans leur cité et demande assistance au roi Evandre : Arcadiens et Troyens deviennent alliés (VIII, 50-55). Cette alliance, la Sibylle de Cumes l' avait prédite (VI, 97).

Dans la cité se trouve une grotte de Pan [en latin, elle s' appelle Lupercal et en grec Lykaion, car les Arcadiens nommaient Pan Lykaios (332) - Pan se dit en latin Lykaius Pan, avec au génitif la forme grecque: Lykaiei Panos].

Arcadiens et Troyens étaient de même sang, car Evandre avait pour père Hermès, fils de Maia, fille d' Atlas, et Dardanos, le fondateur de la dynastie de Troie, était le fils d' Electra, elle-même soeur de Maia, c' est-à-dire fille d' Atlas (VIII, 142).Bien qu' ils soient inexpérimentés aux combats, Pallas, fils d' Evandre, pousse les Arcadiens à faire la guerre (X, 364).
Au chant XI, Pallas est tué et les Arcadiens accompagnent sa dépouille " avec les armes répandues sur le sol " (vers 93). Ils restent de fidèles alliés des Troyens jusqu' à la fin de l' Enéide.

Virgile appelle l' Arcadie fraîche contrée du Péloponnèse car elle est montagneuse. Et il fait allusion (VIII, 353) au fait que, habitant des lieux élevés, les Arcadiens furent les premiers à édifier des temples et à instaurer des cultes religieux.


NICOLAS POUSSIN

Nicolas Poussin est né en 1593 à Villiers de Normandie. Comme son rêve était de se rendre à Rome, il essaya deux fois d' y aller, mais sans y parvenir, faute d' argent. A l' âge de 30 ans il fit la connaissance du chevalier Marino, poète favori de Marie de Médicis. Grâce à son soutien il partit pour Rome, où il devint enfin le protégé d' un riche amateur d' art, Cassiano d' El Pozzo, mettant ainsi fin aux privations qu' il avait subies jusqu' alors.

Il acquit vite une grande réputation et reconnaissance en Italie, ce qui amena Louis XIII à lui écrire personnellement pour lui demander de revenir en France. Ainsi, il retourna à Paris en 1641 et il vécut aux Tuileries avec le titre de premier peintre du roi. Mais deux ans plus tard, comme il fut en butte aux intrigues et aux rivalités, il fut obligé de revenir à Rome, où il vécut dans une petite maison aux bords du Tibre. Il y resta jusqu' à sa mort après avoir connu une pleine reconnaissance comme peintre.

Nicolas Poussin mourut en 1665, peu après le décès de son épouse avec qui il venait de se marier.


Des liens connexes
Autoportrait de Poussin au Louvre
Le sens des tableaux de Poussin et du "Et in Arcadia Ego"


Copyright 2001© - The ARCADIA Website